MOUVEMENTS MESSIANIQUES ET BANDITISME SOCIAL DANS LE NORDESTE BRÉSILIEN

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LES HOMMES RÉSOLUS DU SERTÃO AVAIENT TROUVE LE LIEU DE LEUR COMBAT : CE VILLAGE DEMASURES A L’ASPECT D’UNE CITADELLE. L’ÉTAT SE TROUVAIT CONFRONTE A L’HOSTILITE SOURDE ET TENACE DE TOUS CEUX QUI SAVAIENT FORT BIEN CE QUE LA NATION EXIGEAIT D’EUX : LA SOUMISSION ET LA RESIGNATION. ILS N’ÉTAIENT NI SOUMIS, NI RÉSIGNÉS. ILS NE SE LAISSERAIENT PAS VAINCRE.

Aujourd’hui, dans le sertao, restent quelques groupes éphémères rassemblés autour des beatos, vite dispersés par la police ; quelques bandits isolés, de simples brigands, qui se consacrent surtout au vol. Par contre, les hommes de main aux ordres du capanga ont continué à proliférer ; ils sont au service du fazendeiro qui entend bien interdire toute velléité de révolte chez ses journaliers, la plupart du temps par l’assassinat pur et simple. Cette milice privée est soutenue dans sa tâche de maintenir l’ordre par une police et une armée dont les moyens actuels, hélicoptères, napalm, mitraillettes, radio, troupes spéciales, rendent impossible toute espèce de mouvement social. La sécurité de l’État est désormais assurée dans cette vaste région aride au nord-est du Brésil qui fut, un temps, le lieu où se sont développés des mouvements messianiques de grande ampleur conjointement à l’épopée des cangaceiros.

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Pourtant, là-bas, dans le Nordeste, il y a des gens qui se souviennent encore des cangaceiros, d’Antonio Silvino, de Sinhô, de Lampião, de Corisco, qui en rêvent comme à des paladins d’un monde perdu ; des gens qui gardent une sorte de nostalgie du temps de conselheiro, comme d’une ère de bonheur, d’abondance et de liberté qui s’incorpore aux temps légendaires de l’Empire de Charlemagne et d’autres royaumes enchantés ; qui colportent la légende du père Cicero, celui-ci devant revenir en apportant l’âge du bonheur parfait ; ou, plus au Sud, dans la zona serrana, celle du moine « endormi » Joâo Maria qui est parti se réfugier en haut de la montagne enchantée du Tayô :

«De temps en temps, de nouveaux émissaires du Moine João Maria viennent annoncer son retour ; la dernière tentative date de 1954. Mais les autorités veillent et réussissent toujours à disperser les petits rassemblements de fidèles. Le souvenir du Moine João Maria ne semble pas près de s’éteindre cependant, et les endroits où il séjourna sont vénérés par ses adeptes.1 »La loi règne désormais dans le sertao, il n’en fut pas toujours ainsi. Que les fidèles abandonnent tous leurs biens, tout ce qui les salirait de la plus légère trace de vanité. Les fortunes étant à la merci d’une catastrophe imminente, ce serait une témérité inutile de les conserver. »

Vers 1870, la popularité d’Antonio Conselheiro, autrement dit le «Conseiller », grandit peu à peu dans les bourgs et les villages de l’intérieur, dans la province de Bahia.

Antônio Conselheiro dépeint par la presse à l'époque de la Guerre de Canudos
Antônio Conselheiro dépeint par la presse à l’époque de la Guerre de Canudos

Son vrai nom, Antonio Vicente Mendes Maciel ; il était originaire de l’état de Ceará où une sombre et sanglante rivalité opposait sa famille à celle des Araujo, les plus puissants propriétaires de la région.

Il passait, annonçant la fin du monde, une catastrophe cosmique suivie du jugement dernier. Il était l’envoyé de Dieu et promettait aux fidèles le salut et les délices d’une Ville Sainte où régneraient la paix et la fraternité. C’était le Christ qui avait prophétisé sa venue quand : «la neuvième heure, alors qu’il se reposait sur le mont des Oliviers, un de ses apôtres demandant : Seigneur ! pour la fin de cet âge, quels signes nous laissez-nous ?

Il répondit : Beaucoup de signes dans la Lune, dans le Soleil et dans les Étoiles. On verra apparaître un Ange envoyé par mon tendre père, prêchant devant les portes, peuplant les déserts, faisant des églises et des petites chapelles, donnant des conseils. »

Le sertão, aux montagnes aux lames de schistes étincelants de mica, aux immenses étendues couvertes de caatinga : «elle s’étend sur des lieues et des lieues, immuable : arbres sans feuilles aux branches tordues, desséchées, qui s’entortillent et s’enchevêtrent, pointant toutes droites vers l’espace ou s’étirant sinueuses sur le sol, comme l’immense gesticulation d’une flore à l’agonie2 », aux plaines où la nature se complaît au jeu des antithèses les plus abruptes, elles sont affreusement stériles, elles sont merveilleusement florissantes, venait de trouver son prophète.

Représentation publiés dans les journaux dans le sud du Brésil, montrant Antônio Conselheiro et sa lutte contre le Brésilien République
Représentation publiés dans les journaux dans le sud du Brésil, montrant Antônio Conselheiro et sa lutte contre le Brésilien République

Maigre, austère, ascétique, habillé de bure, chaussé de sandales, il allait de hameaux en hameaux, distribuant aux pauvres tout ce qu’on lui donnait ; c’était un beato. Il fut bientôt appelé « Saint Antoine » ou «Bon Jésus » ; la rumeur lui attribuait des miracles : il avait sauvé une fillette mordue par un serpent à sonnettes ; lesmuletiers colportaient la nouvelle. Peu à peu, son prestige grandissait. Quand il arrivait, on se précipitait vers lui pour lui demander des conseils. Des fidèles l’accompagnèrent dans ses pérégrinations. Demois enmois, le groupe s’amplifiait.

Avec ses adeptes, il réparait les églises, édifiait des chapelles ; partout où il passait, il prêchait avec force contre les abus, les exactions, les injustices qui infestaient la région déchirée par les luttes politiques qui se transformaient en vendetta, en querelles sourdes et sanglantes.

L’influence du Conselheiro devenait formidable, il parlait dans ses harangues un langage apocalyptique émaillé de citations latines, un langage sibyllin, inspiré, qui donnait l’impression que son message venait de l’au-delà : «Le Jugement Dernier inflexible s’approchait ».

Le prophète prédisait des choses étranges pour les années à venir, toutes annonçaient un bouleversement cosmique imminent : «En 1896, on verra des troupeaux, mille, courir de la plage au sertao, alors le sertão se changera en plage et la plage en sertão.

Image actuelle de la région intérieure de l'Etat de Bahia. Un paysage presque égale à l'époque de la Guerre de Canudos - Source - http://jonildogloria.blogspot.com.br
Image actuelle de la région intérieure de l’Etat de Bahia. Un paysage presque égale à l’époque de la Guerre de Canudos – Source – http://jonildogloria.blogspot.com.br

En 1897, il y aura beaucoup à paître et peu à naître, et un seul pasteur et un seul troupeau.

En 1898, il y aura beaucoup de chapeaux et peu de têtes.

En 1899, les eaux deviendront du sang et l’on verra la planète apparaître à l’orient, là où se trouve le rayon du soleil ; il rencontrera la Terre et la Terre se rencontrera avec lui, sur un point quelconque du ciel. Il pleuvra une grande pluie d’étoiles et ce sera la fin du monde.

En 1900, s’éteindront les lumières, Dieu a dit dans son évangile : J’ai un troupeau qui se promène hors de cet enclos et qu’il faut ramener, parce qu’il y a un seul pasteur et un seul troupeau. »3

Seuls ceux qui l’aidaient et le suivaient allaient être sauvés. Il répondait ainsi aux aspirations profondes des pauvres d’échapper à la fatalité sournoise, à une existence précaire ou servile, à l’écrasement et au désespoir. Sa détermination, sa fougue, ses colères, ses exhortations énergiques, les avaient séduits comme elles avaient séduit les rebelles, les quilombolas, les esclaves noirs insurgés et en fuite, les indiens insoumis, tous ceux, métis ou blancs, recherchés par la police des petites villes.

Itapicurû, État de Bahia, cinquante ans après la Guerre de Canudos - Source - http://historiavivasuzybrilho.blogspot.com.br/
Itapicurû, État de Bahia, cinquante ans après la Guerre de Canudos – Source – http://historiavivasuzybrilho.blogspot.com.br/

Saint Sébastien avait tiré son épée et, quand Conselheiro fonda sa première communauté messianique en 1873, près de Itapicurû, dans la province de Bahia, celle-ci rappelait par bien des côtés les bandes du cangaço.

«Comme il y a eu mésentente entre le groupe d’Antonio Conselheiro et le curé d’Inhambupe, ce village se trouve en état de siège et il paraît qu’on attend la venue du vicaire au lieu dit Junco pour l’assassiner. Les passants sont apeurés devant des bandits armés de gourdins, de couteaux, de coutelas et de carabines ; malheur à celui qui est soupçonné d’être l’adversaire du saint homme. » dit un rapport de police de l’époque.L’archevêque, lui-même, en appela au président de la province de Bahia demandant du renfort pour contenir «l’individu Antonio Vicente Mendes Maciel qui, prêchant des doctrines subversives, fait beaucoup demal à la religion et à l’État et, entraînant le peuple derrière lui, l’empêche de remplir ses obligations… » Pourtant, comme l’écrit l’universitaire soumis Euclydes da Cunha avec une certaine objectivité, mais dans le jargon injurieux de ses maîtres, «s’il entraînait le peuple sertanejo, ce n’est pas parce qu’il le dominait, mais bien parce que les aberrations (sic !) de ce peuple le dominait, lui. »

Il annonçait, certes, le règne du Christ sur la terre pour mille ans après la fin du monde mais, autour de lui, sous son impulsion, les jagunços, les rebelles, les insurgés, s’organisaient, occupaient des terres, répartissaient le travail et les biens, recevaient des dons, qui pouvaient être un peu forcés parfois. L’ordre constitué ne pouvait rester plus longtemps indifférent à l’extension d’une communauté qui faisait si bon marché de l’idée de propriété, qui ignorait avec tant de superbe le fondement de l’autorité, de la religion et de l’État comme dit l’apostolique archevêque. Aussi l’avènement de la République, cette démocratie des possédants, en 1889, allait-il précipiter le conflit et ouvrir au grand jour les hostilités. La république était prise par les millénaristes exactement pour ce qu’elle signifiait : plus d’État. Elle était le péché mortel, le pouvoir de l’égoïsme, de la cupidité, l’hérésie suprême indiquant le triomphe éphémère de l’antéchrist.

«Ce sont des êtres malheureux 

Ne sachant pas faire le bien

Ils abattent la loi de Dieu.

Ils représentent la loi du chien.

Garantis par la loi

Vous l’êtes, gens de rien

Nous avons la loi de Dieu

Vous avez la loi du chien. »4

Conselheiro prêcha l’insurrection contre la République et commença à mettre le feu aux décrets gouvernementaux affichés dans les villages : «En vérité, je vous le dis, pendant que les nations se querellent avec les nations, le Brésil avec le Brésil, l’Angleterre avec l’Angleterre, la Prusse avec la Prusse, D. Sebastião émergera des ondes de la mer avec toute son armée. Depuis le commencement du monde, il subit un enchantement avec toute son armée et il l’a remise en guerre.5

Et quand il fut enchanté il enfonça son épée jusqu’à la garde dans la pierre et il dit : “ Adieu monde, tu arriveras peut-être jusqu’à mille et quelque, mais pas jusqu’à deux mille”. Ce jour-là, quand il sortira avec son armée, il les passera tous au fil de l’épée, tous ceux qui ont un rôle dans la République. La fin de la guerre aura lieu dans la Maison Sainte de Rome et le sang montera jusqu’à la Haute Assemblée. »

Euclydes da Cunha
Euclydes da Cunha

Comme le constate, avec la suffisance du valet, l’universitaire Euclydes da Cunha, «le jagunço est aussi inapte à comprendre la forme républicaine que la forme constitutionnelle de la monarchie. Toutes deux sont pour lui des abstractions inaccessibles. Et instinctivement il est l’adversaire de l’une et de l’autre… Il est impossible de prêter une signification politique quelconque aux tendances messianiques qui y sont exposées… le révolté attaquait l’ordre établi parce qu’il croyait imminente la venue du règne des délices. »

L’ordre établi par les monarchistes ou par les républicains n’a jamais abouti, jusqu’à présent, au règne des délices chez les pauvres, loin s’en faut. Nous assisterions d’ailleurs plutôt, avec la République, à une aggravation très nette du sort réservé à ceux qui n’ont rien. C’est cela que combattent Conselheiro et ses partisans, la mise en place progressive d’un ordre nouveau.

Ils ne se révoltent pas au nom d’un ordre ancien, mais pour l’idée qu’ils se font d’une société humaine. Ils n’ont pas le regard tourné vers le passé, mais vers le futur, ils sont porteurs d’un projet social. En s’insurgeant contre l’ordre établi, ou quis’établit, ils s’insurgent contre l’esprit d’un monde, celui qui a créé la propriété privée, le travail forcé, le salariat, la police, l’argent ; ils s’insurgent contre une pratique sociale et son esprit.

L’avenir n’est pas pour eux un retour au passé mais un coup du monde, un bouleversement de fond en comble de la société, une révolution où ce qui était au commencement, l’humanité, reviendra à la fin comme humanité accomplie.

L’autonomie des communes ayant été décrétée, les Conseils des localités de l’intérieur de Bahia avaient affiché sur les tableaux, planches traditionnelles qui remplaçaient la presse, les édits destinés au recouvrement des impôts.

Un combattant typique qui se sont battus au nom de Antônio Conselheiro
Un combattant typique qui se sont battus au nom de Antônio Conselheiro

Quand cette nouvelle fut connue, Conselheiro se trouvait à Bom Conselho ; les impôts l’irritèrent et il prépara aussitôt une protestation. Le jour du marché il réunit le peuple et, au milieu des cris séditieux et du crépitement des pétards, il fît brûler les planches sur la place. Après cet autodafé que les autorités ne purent empêcher, il éleva la voix et, toujours de bon conseil, il prêcha ouvertement la rébellion contre les lois.

Conscient du danger qui le menaçait lui et les siens, il quitta la ville et se dirigea vers le Nord par la route de Monte-Santo. Vers une zone écartée, abandonnée, entourée de montagnes abruptes et de caatinga infranchissable, refuge éphémère de bandits.

L’événement avait eu une répercussion dans la capitale d’où une force de police partit pour prendre les rebelles dont le groupe n’excédait pas alors 200 hommes.

La troupe les trouva à Massète, lieu découvert et stérile entre Tucano et Cumbe. Les trente policiers, bien armés, les attaquèrent impétueusement, certains qu’à la première décharge ils seraient victorieux.Mais ils avaient devant eux des jagunços téméraires ; ils furent battus et durent prendre précipitamment la fuite ; le commandant fut le premier à en donner l’exemple.

Après avoir accompli cet exploit, les millénaristes, reprenant leur marche, accompagnèrent l’hégire du prophète. Ils ne recherchaient plus les endroits peuplés comme avant ; ils allaient vers le désert. Traversant des chaînes de montagnes, des plateaux dénudés, des plaines stériles, ils arrivèrent à Canudos.

C’était une ancienne fazenda, un domaine situé sur le fleuve temporaire Vasa-Barris. En 1890, étant abandonné, il servait de halte et comprenait une cinquantaine de masures faites de pisé. En 1893, quand l’apôtre y vint, Canudos était en pleine décadence : partout des hangars abandonnés, des cabanes vides ; et, sur le haut d’un contrefort du mont de la Favella, on voyait, sans toit, réduite aux murs extérieurs en ruines, l’ancienne demeure du propriétaire.

Dessin représentant le Canudos village à l'époque de la guerre
Dessin représentant le Canudos village à l’époque de la guerre

La communauté occupa les terres incultes qu’elle fit fructifier rapidement. Le village se développa à un rythme accéléré, les adeptes provenant des endroits les plus divers venaient s’y installer. C’était aux yeux des habitants un lieu sacré, entouré de montagnes, où l’action maudite du gouvernement ne pénétrait pas. Canudos allait connaître un accroissement vertigineux. Voici ce que nous dit un témoin : «Quelques-unes des localités de cette commune et des communes avoisinantes, jusqu’à l’État de Sergipe n’ont plus d’habitants tellement est grand le nombre de familles qui rejoignent l’endroit choisi par Antonio Conselheiro. Cela fait peine à voir sur les marchés cette grande quantité de bétail, chevaux, boeufs, chèvres, sans parler de terrains, des maisons, des objets, mis en vente pour une bagatelle.

Ce à quoi l’on aspire, c’est d’obtenir de l’argent pour aller le partager avec le Saint apôtre. » Le hameau couvrit entièrement les collines, l’absence des rues, des places, à part celle de l’église, le grand entassement des masures, en faisaient une demeure unique. Le village était invisible à une certaine distance, encerclé par une sinuosité du Vasa-Barris, il se confondait avec le sol lui-même. Vu de près, il y avait un terrible dédale de passages étroits séparant mal le mélange chaotique des masures au toit d’argile. Les habitations faites de pisé se composaient de trois compartiments minuscules : un vestibule exigu, une pièce qui servait de cuisine et de salle à manger et une alcôve latérale dissimulée par une porte étroite et basse. Quelques meubles : un banc, deux ou trois petits escabeaux, des caisses de cèdres, des hamacs; quelques accessoires : le bogo ou borracha, seau en cuir pour le transport de l’eau, yaiô, carnassière en fibre de carûa (petit palmier). Au fond de la pièce principale un oratoire rustique.

Des armes enfin, d’un modèle ancien : le coutelas jacaré à la lame robuste et large, la parnahyba des guetteurs longue comme une épée, l’aiguillon à la pointe de fer, de trois mètres, le gourdin creux qu’on remplit de plomb, les arcs, les fusils : la canardière au canon effilé que l’on charge de grenaille, le mousqueton nourri de gros plomb, la lourde arquebuse capable de lancer des pierres ou des cornes, le tromblon évasé comme une cloche.

Arme commune des avocats de Canudos, les tromblon, actuellement utilisés pour les représentations culturelles - Source - http://pombalgincana.blogspot.com.br
Arme commune des avocats de Canudos, les tromblon, actuellement utilisés pour les représentations culturelles – Source – http://pombalgincana.blogspot.com.br

C’est tout, les habitants de Canudos n’avaient nul besoin d’autre chose. «Les jagunços errants y installaient leurs tentes une ultime fois sur la route d’un pèlerinage miraculeux vers le ciel. » Mais chacune de ces cabanes était en même temps un foyer et un réduit fortifié. Canudos allait être laMunster du sertao et ses habitants «des Baptistes terribles capables de charger des tromblons homicides avec les grains des rosaires. » Canudos ouvrait généreusement aux démunis ses celliers remplis par les dons et par le produit du travail commun. L’activité sociale n’y était pas dirigée, elle s’organisait. Seul l’eau de vie y avait été prohibée et ceci d’un commun consentement. Les uns s’occupaient de la culture ou bien soignaient les troupeaux de chèvres pendant que d’autres surveillaient les alentours ; des groupes se formaient pour aller au loin mener quelques expéditions.

Mais toute cette activité semblait converger vers la construction d’une nouvelle église, y puiser son sens ; c’était l’oeuvre commune autour de laquelle s’organisaient les initiatives. Cette société campée dans le désert s’était donnée une mission sacrée dans laquelle elle se saisissait comme communauté ; cette société était religieuse dans son essence, en élevant pierre par pierre son église, elle donnait corps à son esprit.

La nouvelle église s’élevait à l’extrémité de la place en face de l’ancienne. Ses murs principaux et épais rappelaient les murailles des fortifications ; cette masse rectangulaire allait être transfigurée par deux tours très hautes, ayant l’audace d’un gothique fruste. «L’admirable cathédrale des jagunços avait l’éloquence silencieuse des édifices dont nous parle Bossuet. »

De grandes quantités de bétail arrivaient de Geremoabo, de Bom Conselho et de Simão Dias ; de Canudos partaient des bandes qui allaient attaquer les domaines des environs et, parfois, conquéraient des villes. À Bom Conselho, l’une d’elle, après avoir pris possession du lieu, le mit en état de siège, dispersa les autorités, en commençant par le juge de Paix. Ces expéditions d’hommes belliqueux alarmèrent les pouvoirs constitués.

Uniforme de l'armée brésilienne en 1890 - Source - http://bicentenario.aman.ensino.eb.br
Uniforme de l’armée brésilienne en 1890 – http://bicentenario.aman.ensino.eb.br

La ville sainte fut dénoncée au gouvernement provincial puis au gouvernement fédéral. L’exemple qu’elle constituait présentait une menace grave pour l’État, d’autant que sa notoriété allait grandissant. Cette expérience risquait de s’étendre. Il devenait urgent de rayer à jamais cette ville de la carte, de la faire disparaître par le feu et le sang, de l’extirper. Quatre expéditions militaires de plus en plus importantes furent engagées contre Canudos entre 1896 et 1897.

«Les cangaceiros et les jagunços dans leurs expéditions, les premiers vers le Sud, les seconds vers le Nord, se rencontraient sans s’unir, séparés par le val en pente de Paulo Affonso. L’insurrection de la commune de Monte-Santoallait les réunir.6

La guerre de Canudos naquit de la convergence spontanée de toutes les forces déréglées perdues dans les sertoes. » Des bandits fameux vont se révéler de terribles stratèges. Les habitants de Canudos vont faire vaciller des armées. Octobre 1896, le premier magistrat de Joazeiro télégraphie au gouverneur de Bahia : il sollicite son intervention dans le but de prendre des mesures pour protéger la population, disait-on, d’une attaque de la part des jagunços d’Antonio Conselheiro.

La ville de Uauá dans les années 1950, avec une vue de la Place Saint-Jean-Baptiste
La ville de Uauâ dans les années 1950, avec une vue de la Place Saint-Jean-Baptiste

Le 4 novembre, le gouverneur envoie une force armée composée de 100 soldats et d’un médecin, sous le commandement du lieutenant Manuel da Silva Pires Ferreira. Le 19, elle arrive à Uaûa, petit village sur le rio Vasa-Barris entre Joazeiro et Canudos. Le 21, elle est brutalement attaquée à l’aube par les jagunços ; ceux-ci se battent pratiquement à l’arme blanche contre des soldats armés de fusils modernes à répétition. Ils perdent 150 hommes, la troupe a 10 morts et 16 blessés. Le médecin devient fou. La retraite sur Joazeiro est ordonnée.

Le 25 novembre, une force armée (543 soldats, 14 officiers, 3 médecins), avec deux canons Krupp et deux mitrailleuses, part de Bahia pour Queimadas. Elle est sous les ordres du commandant Frebônio de Brito. Elle arrive à Monte-Santo le 29 décembre. Le 12 janvier 1897, elle part pour Canudos en empruntant la route du Cambaio ; le 18 et 19, dans la traversée de la serra et en vue de Canudos, ont lieu les premiers combats, tromblons contre comblains (fusils à répétition) et mitrailleuses ; les jagunços attaquent soudainement, disparaissent pour ressurgir plus loin ; ils laissent beaucoup de morts sur le terrain mais infligent une dure et surprenante défaite à l’armée qui doit battre précipitamment en retraite sur Monte-Santo. En apprenant l’étendue du désastre dans la traversée du Cambaio, le gouvernement comprit la gravité de la guerre aux sertões, d’autant qu’à la suite de cet exploit la notoriété de Canudos s’étendait dans tout le sertão.

Le colonel Antônio Moreira César
Le colonel Antônio Moreira César

Le 3 février 1897, le colonel Moreira César, de renommée nationale, commande la première expédition régulière qui embarque à Rio pour Bahia. Le 8, l’expédition arrive à Queimadas avec 1300 hommes et tout l’équipement nécessaire. De Monte-Santo, elle contourne la montagne par l’Est pour arriver à Angico et au sommet de la Favella l’après-midi du 2 mars.

Sûr de son fait, Moreira César lance l’assaut contre le village après un bombardement sommaire ; c’est la catastrophe pour lui et ses hommes ; le village, comme un piège, comme une immense toile d’araignée, comme une nasse, se referme sur l’armée; chaque ruelle, chaque impasse, chaque détour, chaque maison, cachent des hommes déterminés, armés de coutelas, de piques, de tromblons ; l’armée s’enferre dans un corps à corps tragique ; c’est un désastre qui tourne bientôt à la panique. Le fameux colonel Moreira César est mortellement blessé, le colonel Tamarindo qui le remplace est tué. «Dans les environs, de tous les côtés, les sertanejos trouvèrent des armes et des munitions, même des uniformes, tuniques et culottes à bandes rouges dont la couleur vive aurait trahi leurs possesseurs et qui étaient incompatibles avec la fuite ; de sorte que la plupart des soldats ne s’étaient pas seulement désarmés devant l’ennemi, ils s’étaient aussi déshabillés. C’est pourquoi, dans la région qui va de Rosario à Canudos, il y avait à l’air libre un arsenal en désordre, où les jagunços purent largement se ravitailler. L’expédition semblait n’avoir eu qu’un seul objectif : remettre gratuitement aux adversaires tout un armement moderne avec ses munitions.

Fusil utilisé par l'armée brésilienne dans la guerre, le modèle M1873 Comblain - Source - http://www.militaryrifles.com
Fusil utilisé par l’armée brésilienne dans la guerre, le modèle M1873 Comblain – Source – http://www.militaryrifles.com

Les Comblains terribles remplacèrent dans les mains des lutteurs de première ligne les vieux fusils au chargement minutieux et lent ; quant aux uniformes, ceinturons et bonnets, c’est-à-dire tout ce qui avait touché les corps maudits des soldats, ils ne pouvaient les porter, leur épiderme de combattants sacrés en aurait été souillé ; ils s’en servirent pour un divertissement cruellement lugubre… Ils réunirent les cadavres épars des adversaires, les décapitèrent et brûlèrent les corps. Puis, sur les deux côté de la route, régulièrement espacées, se faisant vis-à-vis, se regardant, ils alignèrent les têtes. Au-dessus, en bordure, sur les arbustes les plus hauts, ils pendirent les pièces d’équipement, pantalons et tuniques multicolores, selles, ceinturons, képis aux raies rouges, manteaux, capes, gourdes et musettes.

La caatinga desséchée et nue fut brusquement couverte d’une floraison extravagante aux couleurs vives, allant du rouge violent des galons au bleu déteint des étoffes et se joignant au scintillement de l’acier des éperons et des étriers. Un détail douloureux complétait cette mise en scène macabre.

Au détour d’un chemin se détachait le corps du colonel Tamarindo, empalé, dressé sur un rameau sec d’angico. C’était stupéfiant. Épouvantail lugubre, le cadavre informe, bras et jambes pendantes, oscillant au gré du vent, sur la branche flexible et courbée, apparaissait dans la solitude comme une vision démoniaque.

Il séjourna là très longtemps.

Quand trois mois plus tard une nouvelle expédition partit pour Canudos, elle vit encore cette mise en scène, ces têtes de morts blanchissantes sur les bords des chemins entourées de vieux oripeaux, et à côté, protagoniste muet d’un drame formidable, le spectre du vieux commandant. » Alors que dans le sertao l’épopée de Canudos est chantée dans des poèmes où les exploits deviennent des légendes, dans la capitale le gouvernement ne comprend plus : Canudos était une misérable bourgade que les cartes ignoraient et voilà qu’elle tient tête et met en échec des régiments. L’État invente des complots politiques mais il commence à s’inquiéter sérieusement.

Cadre qui utilise la technique de la peinture typique du nord-est du Brésil, connue sous le nom "Xilogravura" qui met en scène la Guerre de Canudos
Cadre qui utilise la technique de la peinture typique du nord-est du Brésil, connue sous le nom “Xilogravura” qui met en scène la Guerre de Canudos

Il redoute ce sertão mal connu d’où surgissent des hommes armés de leur vengeance qui, de toutes les provinces, convergent vers Canudos, pour en découdre. L’universitaire Euclydes da Cunha écrit à ce sujet : «Le jagunço ne pouvait faire que ce qu’il a fait, battre, battre tenacement le principe d’une nationalité qui, après l’avoir rejeté pendant près de trois siècles, prétendait l’emmener vers les merveilles de notre époque, encadré par des baïonnettes et luimontrer la beauté de la civilisation à la lueur des explosions d’obus. » Les hommes résolus du sertao avaient trouvé le lieu de leur combat : ce village de masures à l’aspect d’une citadelle. L’État se trouvait confronté à l’hostilité sourde et tenace de tous ceux qui savaient fort bien ce que la nation exigeait d’eux : la soumission et la résignation. Ils n’étaient ni soumis, ni résignés. Ils ne se laisseraient pas vaincre.

C’est dans la guerre sociale que le principe de la guerre, qui veut l’anéantissement définitif de l’adversaire, connaît son application la plus complète, sa conclusion, si l’on peut dire. L’enjeu des guerres entre nations est complexe, il est essentiellement  politique, comme l’est, d’ailleurs, celui des guerres de libération nationale ; cet enjeu n’exige pas nécessairement l’anéantissement de l’ennemi, au contraire sa fin est d’imposer une volonté politique à son adversaire et donc de se donner les conditions, par les moyens de la guerre, de traiter avec lui. Ici la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens, comme le note Carl von Clausewitz ; là elle exige l’écrasement complet et définitif de l’ennemi ; l’enjeu est social : suppression ou maintien de l’esclavage, et il n’est pas possible de faire les choses à moitié.

Soldats de l'armée brésilienne pendant la guerre
Soldats de l’armée brésilienne pendant la guerre

Pour l’insurgé, il s’agit de mettre fin à son esclavage et il n’y a aucun compromis possible sur une question aussi essentielle. Pour le maître, il s’agit de sauvegarder sa position sociale, sa qualité de maître, son état. Aucune considération extérieure à la guerre elle-même ne vient donc freiner et modérer sa violence, c’est la guerre à l’état pur, originelle ; celle qui fut au commencement, la négativité pure.

Dans une affaire aussi dangereuse que la guerre sociale, les erreurs dues aux hésitations, aux atermoiements, à la bonté d’âme, sont précisément la pire des choses. Toutes considérations extérieures à la finalité même de la guerre, la déroute totale de l’ennemi, sont la pire des choses. Comme l’usage de la force physique dans son intégralité n’exclut nullement la coopération de l’intelligence, celui qui use sans pitié de cette force et ne recule devant aucune effusion de sang, aucune restriction morale, prendra l’avantage sur son ennemi, si celui-ci n’agit pas de même.

La violence, c’est-à-dire la violence physique (car il n’existe pas de violence morale, en dehors des concepts de l’État et de la Loi, et cette violence est celle du vainqueur qui impose sa volonté) est donc le moyen est d’abattre l’adversaire.

Soldats de l'armée brésilienne du 38e bataillon d'infanterie pendant la Guerre de Canudos
Soldats de l’armée brésilienne du 38e bataillon d’infanterie pendant la Guerre de Canudos

La guerre sociale est la brutalité absolue qui ne tolère aucune faiblesse. Ignorer cet élément de brutalité à cause de la répugnance qu’il inspire est un gaspillage de force, pour ne pas dire une erreur ; montrer à un moment donné de l’irrésolution quant à la fin recherchée, c’est laisser l’initiative à l’ennemi, une faute qui se paie très cher.

Il ne peut y avoir de négociations, la paix est soit le retour à l’esclavage, soit la fin de l’esclavage ; quoiqu’il en soit, l’anéantissement d’un des partis.

Le 5 avril 1897, le général Arthur Oscar organise les forces de la quatrième expédition : 6 brigades en 2 colonnes. Des bataillons sont levés dans tout le pays, c’est l’union nationale, l’union sacrée, contre l’ennemi intérieur.

L'artillerie de l'armée de terre brésilienne pendant la Guerre de Canudos
L’artillerie de l’armée de terre brésilienne pendant la Guerre de Canudos

La première et la deuxième colonne doivent converger sur Canudos, l’une commandée par Arthur Oscar, par la route de Monte-Santo, l’autre sous les ordres de Savaget, par la route de Geremoabo, pour attaquer toutes deux ensemble fin juin. Mais aux abords de Canudos, elles rencontrent, l’une et l’autre, des difficultés. La colonne Savaget est attaquée deux fois entre Cocorobô et Canudos, les pertes sont sévères et le général est blessé : «Comme toujours les sertanejos en surgissant à l’improviste parmi le désordre, sur le lieu d’un combat qu’ils avaient perdu, troublaient le succès. Battus, ils ne se laissaient pas écraser. Délogés de toutes parts ils s’accrochaient partout ; vaincus et menaçants tout à la fois, ils fuyaient et tuaient à la façon des Parthes. » Les choses étaient encore plus sérieuses pour le général Arthur Oscar qui avait atteint le sommet de la Favella qui surplombe le village ; après une rapide victoire pour la place, il se trouvait prisonnier, assiégé par ceux qu’il venait de vaincre. Il dut appeler la colonne Savaget à son secours. Le 1er juillet les jagunços attaquent le campement, certains vont s’efforcer de parvenir jusqu’à la «Tueuse », ce canon de siège (unWithworth 32), qui bombarde Canudos. Ils n’y arriveront pas.

L’armée se trouve dans une situation critique ; coupée de son ravitaillement, elle ne peut ni avancer, ni reculer : «C’était indéniablement un siège en règle, bien qu’il fût déguisé par le peu de densité des tranchées, dont le tracé lâche et compliqué couvrait la montagne… La tactique invariable des jagunços consistait à résister en reculant, en tenant ferme derrière tous les accidents protecteurs du terrain, tactique terrifiante.

Canudos en 1897
Canudos en 1897

L’attaquant c’était l’homme matériellement fort et brutal, outillé par les ressources guerrières de l’industrie moderne, versant, par la bouche des canons, des tonnes d’acier sur le rebelle qui lui opposait un réseau magistral de ruses inextricables.

Les jagunços laissaient volontiers à leurs adversaires la jouissance de victoires inutiles,mais quand ceux-ci, après avoir pavé de projectiles la terre broussailleuse, déployaient leurs drapeaux et remplissaient la calme atmosphère avec la sonnerie de leurs clairons, ils se vengeaient des hymnes de triomphe en envoyant avec leurs tromblons une bruyante pluie de balles. » Deux semaines plus tard le ravitaillement finit par arriver et les troupes sont lancées à l’assaut du village ; c’est un échec et les pertes sont importantes. Dans l’armée, au gouvernement, c’est la consternation.

En hâte on forme à Queimadas une nouvelle brigade, la brigade Girard, 1042 hommes et 68 officiers, elle part le 3 août pour renforcer en soldats et en vivres l’armée d’Arthur Oscar. Elle est attaquée le 15 et perd 91 boeufs, ce qui lui vaudra, par dérision, le nom de brigade gracieuse. Dans le gouvernement on a compris qu’il ne s’agit plus de prendre d’assaut un village, mais d’organiser une véritable campagne militaire de plusieurs semaines sinon de plusieurs mois afin de l’encercler complètement ; on a compris que la guerre sera longue et difficile et qu’il s’agit de s’en donner les moyens. Le maréchal Bittencourt se met à la tête de cette campagne.

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Deux brigades supplémentaires arrivent de Bahia et forment une division ; un service régulier de convois vers Monte-Santo est organisé ; l’armée ne risque plus de se trouver coupée de ses arrières et peut donc s’installer dans une guerre de retranchements.

Le long étranglement de Canudos est commencé.

Le 7 septembre on ouvre la route de Calumby qui permettra de consolider le siège. Le 22, meurt Antonio Conselheiro. Les combats reprennent de plus belle aux abords de Canudos. Les habitants retrouvent l’initiative ; dans unmouvement tournant et étourdissant, les escarmouches atteignent toutes les positions de l’ennemi, touchent, tranchée par tranchée, toute la ligne du front.

Le corps d'Antônio Conselheiro retiré de son tombeau par les militaires pour se faire photographier
Le corps d’Antônio Conselheiro retiré de son tombeau par les militaires pour se faire photographier

«Tout à coup, ils surgissaient inopinément sur un point quelconque du front. On les battait, on les repoussait ; ils se jetaient alors sur les tranchées les plus proches ; on recommençait à les battre et à les repousser, ils revenaient contre les suivantes et continuaient ainsi sans succès, leurs assauts ininterrompus qui formaient devant les troupes comme une ronde immense.

Ceux des soldats qui, la veille, dédaignaient un adversaire caché dans les masures, étaient stupéfiés. Comme dans les mauvais jours passés, mais avec plus d’intensité encore, cette stupéfaction les jugulait.

Les défis imprudents cessèrent. Finies les fanfaronnades visant à provoquer l’ennemi. Les clairons reçurent à nouveau l’ordre de faire silence ; il n’y avait qu’une sonnerie possible, l’alarme, et celle-là, l’ennemi, éloquemment, se chargeait de la donner… La situation devint tout à coup insupportable…

Femmes, enfants et vieillards capturés par l'armée brésilienne
Femmes, enfants et vieillards capturés par l’armée brésilienne

La lutte arrivait fébrilement aux combats décisifs qui allaient amener la conclusion de la campagne. Mais son paroxysme stupéfiant terrorisait les vainqueurs. » Les troupes tentent de resserrer l’encerclement en pénétrant pas à pas à l’intérieur de la bourgade mais ils se heurtent à une résistance farouche qui limite leur avancée. De plus les jagunços reculent mais ne fuient pas. Ils restent à côté, à deux pas, dans la pièce contiguë de la même maison, séparés de leur ennemi par quelques centimètres de pisé. Le peu d’espace du lieu a amassé dans les maisons ceux qui veulent les conserver et qui, les remplissant, opposent aux soldats une résistance croissante.

S’ils cèdent sur l’un ou l’autre point, ils réservent aux vainqueurs bien des surprises. La ruse du sertanejo se fait toujours sentir ;même dans lesmoments les plus tragiques pour lui, il ne l’avouera jamais vaincu. Loin de se contenter de résister jusqu’à la mort, il défie l’ennemi et passe à l’offensive.

Le 26, pendant la nuit, les jagunços attaquent violemment quatre fois ; le 27, dix-huit fois ; le lendemain ils ne répondent pas au bombardement du matin et de l’après-midi, mais leur fusillade dure depuis 6 heures du soir jusqu’à 5 heures du matin.

Commandants militaires brésiliens
Commandants militaires brésiliens

Le premier octobre 1897, le bombardement intensif du dernier carré de résistance commença. Il fallait un sol franchement nettoyé pour l’assaut ; cet assaut devait s’exécuter d’un seul coup, au pas de charge, avec une seule gêne, les ruines. Aucun projectile n’était perdu, retournant inflexiblement d’un bout à l’autre, maison par maison, le dernier morceau de Canudos. Tout fut entièrement dévasté par les tirs des batteries. Les derniers j a g u n ç o s subissaient dans toute sa violence destructrice ce bombardement impitoyable.

Cependant on ne remarqua aucune silhouette en fuite, pas la moindre agitation.

Et quand le dernier coup fut tiré, l’inexplicable quiétude du village anéanti aurait fait supposer qu’il était désert, comme si durant la nuit la population avait fui miraculeusement.

L’assaut commença ; les bataillons partirent de trois points pour converger vers l’église nouvelle. Ils n’allèrent pas loin : le jagunço suivant pas à pas l’agresseur, se réveillait comme toujours à l’improviste d’une façon surprenante et glorieuse.

L'un des défenseurs de la ville de Canudos, capturé par des soldats de l'armée brésilienne
L’un des défenseurs de la ville de Canudos, capturé par des soldats de l’armée brésilienne

Tous les mouvements tactiques préétablis s’en trouvèrent modifiés, au lieu de converger sur l’église, les brigades s’arrêtaient, sa fractionnaient et se perdaient dans les ruines. Les sertanejos restèrent invisibles ; pas un seul n’apparut et ne chercha à traverser la place. Cet insuccès ressemblait absolument à une défaite, car les assaillants s’arrêtèrent, trouvant devant eux une résistance sur laquelle ils ne comptaient pas ; ils s’abritèrent dans les tranchées et finalement s’en tinrent à la franche défensive ; alors les jagunços, débordant des masures fumantes, attaquèrent à leur tour et tombèrent sur eux. Il fallait d’urgence agrandir le plan primitif de l’attaque ; on lança alors sur ce qui restait de Canudos 90 bombes de dynamite : «le tremblement produisait des fissures qui se croisaient sur le sol comme des courbes sismiques, les murs s’abattirent, de nombreux toits volèrent en éclats ; un énorme cumulus de poussière noircissante rendit l’air irrespirable. Tout avait disparu semblait-il. En fait, c’était le complet démantèlement de ce qui restait du village sacré. » Les bataillons attendaient que le cyclone de flammes se fut calmé pour se lancer dans le dernier des derniers assauts.

Mais ils ne l’exécutèrent pas ; au contraire un soudain recul eut lieu. Des décharges sortirent, on ne sait comment, des ruines embrasées et les assaillants se mirent à couvert dans tous les coins et se retirèrent, pour la plupart derrière leurs tranchées.

Ne cherchant pas à se cacher, sautant sur les brasiers ou les chaumes encore debout, se dressaient les derniers défenseurs de Canudos. Ils se lançaient dans des assauts d’une folle témérité ; ils venaient tuer leurs ennemis dans leurs propres tranchées.

L'église du village de Canudos après la fin de la guerre
L’église du village de Canudos après la fin de la guerre

Ceux-ci se sentaient faiblir. Ils perdirent courage. L’unité de commandement et l’unité d’action disparurent ; leurs pertes furent particulièrement lourdes. Finalement, vers 2 heures de l’après-midi, les soldats se replièrent sur la défensive avec le goût de la défaite. Cependant la situation des sertanejos avait empiré, ils se trouvaient coincés dans un réduit des plus minuscules.

Mais à l’aube du 2 octobre, les « triomphateurs » fatigués virent poindre le matin sous une fusillade nourrie qui ressemblait à un défi. Dans la journée, profitant d’une trêve, 300 personnes demandèrent à se rendre ; mais au grand dépit des autorités militaires, ce n’étaient que des femmes harassées, des enfants en bas âge ou blessés, des vieillards infirmes, tous ceux qui ne pouvaient plus porter une arme. Ils furent massacrés la nuit suivante («…et de quelle façon, n’ayant que la voix humaine si faible et si fragile, commenterions-nous ce fait singulier de ne plus avoir vu, dès le matin du 3, les prisonniers valides recueillis la veille. »).

Il n’y eut pas à proprement parler de prisonniers, tous les jagunços blessés qui tombaient entre les pattes des soldats étaient achevés un peu plus tard à l’arme blanche. «Le 3 et le 4, il ne se passa rien qui méritât d’être raconté. La lutte perdait de jour en jour son caractère militaire et finit par dégénérer entièrement… On savait seulement que la résistance des jagunços ne pourrait durer que quelques heures. Les soldats, s’étant approchés du dernier réduit fortifié, avaient compris la situation des adversaires. Elle était invraisemblable : à côté de la nouvelle église vingt rebelles affamés, déchirés, effrayants à voir, se tenaient dans un fossé quadrangulaire n’ayant pas beaucoup plus d’un mètre de profondeur… Ils concentraient ce qui leur restait de vie sur la dernière contraction des doigts manoeuvrant la gâchette du fusil. Ces moribonds combattaient contre une armée et, jusque là, avec un certain avantage.

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Tout au moins, ils obligèrent leurs ennemis à s’arrêter. Ceux d’entre eux qui s’approchèrent de trop près, y restèrent, augmentant le nombre de corps dans la tranchée sinistre… Fermons ce livre. Canudos ne s’est pas rendu. Exemple unique dans toute l’histoire, il résista jusqu’à épuisement complet.

Conquis, pas à pas, dans l’exacte signification du terme, il tomba le 5 à la fin de l’après-midi, quand tombèrent ses derniers défenseurs quimoururent tous ; ils n’étaient plus que quatre : un vieillard, deux adultes et un enfant, devant lesquels rugissaient rageusement cinq mille soldats…

Canudos tomba le 5. Le 6, on finit de détruire le village en abattant ses dernières maisons : 5200 soigneusement comptées7. » La loi de la République règne à nouveau sur le sertao ; ainsi prit fin l’épopée héroïque de Canudos ; une aventure pleine d’humanité qui périt dans le bruit et la fureur. Canudos, l’empire de Belo-Monte, ne fut pas vaincu, disparu avec le dernier coup de feu et a été détruit.

Ala même époque, dans la province de Ceará, se développait un vaste mouvement de réforme sociale d’inspiration religieuse sous la houlette du père Cicero. Ce mouvement connut une fin moins tragique parce que le père Cicero sut louvoyer avec autorité parmi les composantes politiques de la région dans le respect de l’État et de la propriété ; cette compromission à l’égard du pouvoir et donc des riches lui assura non seulement l’impunité mais aussi une position reconnue et respectée par tous.

Père Cícero Romão Batista
Père Cícero Romão Batista

Cemouvement était plutôt d’esprit sacerdotal que d’esprit franchement messianique. C’était plutôt l’esprit du catholicisme, dans son sens politique et social, qui l’animait que celui du millénarisme qui, lui, est purement social et n’a rien à voir avec l’esprit politique. Il s’agissait de retrouver le dessein de l’Église primitive : se donner les moyens politiques d’une mission sociale. Le père Cicero dont le prestige devint exceptionnel fut le seul messie brésilien à appartenir au clergé, tous les autres étaient des laïcs amenés au service divin par vocation, mais qui n’entrèrent jamais dans les ordres. Envoyé comme curé dans le hameau de Joazeiro en 1870, il parcourut les alentours en prêchant pendant les premiers temps de son ministère. Après cette période de pauvreté toute franciscaine, il commença à animer l’activité sociale autour de Joazeiro selon l’idéal de paix où l’intérêt de tous devait prévaloir sur les intérêts particuliers sources de turbulences et de conflits. Il avait réussi à convaincre petits propriétaires et paysans à ne plus habiter sur leurs terres mais dans le village, auprès de lui : ils partaient le matin travailler sur leurs champs et revenaient le soir.

Joazeiro devint une ville où les pèlerins ne cessaient d’arriver pour demander la bénédiction du père Cicero et des conseils.

En 1889, à la proclamation de la République, le père Cicero réagit à sa manière en réalisant ses premiers miracles, ce qui conforta sa position et son prestige. L’État républicain n’osa pas déclencher les hostilités et supporta ce mouvement qui critiquait l’esprit bourgeois sans critiquer l’État. Les pèlerins devinrent de plus en plus nombreux, beaucoup s’établirent dans la ville sainte de Joazeiro où ils trouvaient protection auprès du « parrain ». L’Église s’en émut et essaya de mettre fin à des agissements qu’elle considérait comme dangereux. Elle condamna le père Cicero à ne plus dire la messe et à ne plus prêcher, mais elle ne peut le contraindre à abandonner Joazeiro ; elle eut peur qu’il ne mobilisât ses adeptes pour le défendre, ce qu’il fallait éviter à tout prix.

La ville de Joazeiro dans les années 1920
La ville de Joazeiro dans les années 1920 – http://oberronet.blogspot.com.br

Le père Cicero comptait des alliés parmi les chefs politiques locaux. Son prestige, son influence, la force électorale croissante dont il disposait, l’incitèrent à confirmer son autorité politique grandissante en se faisant élire préfet municipal. En 1914, la victoire de ses adversaires rendit les rapports entre lui et le gouvernement provincial critiques. Le « parrain» exhorta alors ses adeptes à la guerre sainte contre le gouvernement provincial qui représentait l’Antéchrist, Dieu voulait qu’il fût renversé pour que le bonheur parfait et sans ombrage pût s’installer sur terre. Ces incitations à la lutte eurent pour résultat l’envoi des troupes contre la Nouvelle Jérusalem. Mais à la différence du Conselheiro, le père Cicero avait des appuis politiques importants jusque dans la capitale du Brésil ; et puis, surtout, ce soulèvement était limité à des fins politiques, il n’avait pas pour ambition de bouleverser l’ordre établi. Les adeptes du prophète, avec des complicités fédérales, triomphèrent des forces engagées contre eux et assiégèrent la capitale provinciale dont le gouverneur s’enfuit. Le père Cicero, vainqueur, devint officiellement vice-gouverneur de l’État de Ceará.

Dans un monde perturbé par les guerres continuelles que se livraient entre-elles les grandes familles et dont les pauvres faisaient immanquablement les frais, le père Cicero put instaurer une société plus paisible, et améliorer ainsi la situation dramatique des plus démunis. Il a pu le faire parce qu’il parlait au nom de l’autorité la plus élevée, l’autorité divine. Il se plaçait, ainsi, au-dessus de la mêlée, en dehors des querelles locales, seul moyen pour être écouté de tous.

Atualmente existe um grandioso monumento a mémória do Padre Cicero na cidade de Joazeiro, no estado do Ceará
Atualmente existe um grandioso monumento a mémória do Padre Cicero na cidade de Joazeiro, no estado do Ceará

Dans unmonde de plus en plus dominé par les intér êts égoïstes, la religion, seule, pouvait unir, du moins en apparence, ce qui se trouvait séparé de fait. Dans les sermons du père Cicero, on trouve des remontrances contre « petits » et « grands » parce qu’ils ne vivent pas selon les lois divines de la charité, de l’entraide, du pardon des offenses. Il put ainsi mettre fin, du moins provisoirement, à l’hostilité entre familles, gommer les dissensions, renouer des alliances, être enfin l’arbitre des querelles, le maître incontestable et incontesté de la région, le « parrain ».

Son mouvement eut une fonction consciente de réforme sociale : les adeptes faisaient au messie des dons volontaires qui servaient à former une caisse commune pour subvenir aux besoins des invalides, des veuves, des orphelins, pour acheter des terres, pour financer des entreprises (Joazeiro, simple hameau en 1870, allait devenir, sous l’impulsion du prophète, la deuxième ville de la province avec 70 000 habitants) ; mais il eut aussi une fonction de sauvegarde du système existant ; l’idéal de fraternité et d’égalité fut strictement compris comme fraternité et égalité dans la foi et devant Dieu. Les cangaceiros se reconnaissaient autour d’une idée simple, la vengeance, dont la réalisation leur appartenait. Ils formaient une communauté guerrière dont le projet social (la vengeance est bien évidemment un projet social) était absolument négatif et, la plupart du temps, tout à fait personnel : chacun avait sa vengeance à satisfaire ; elle lui était propre et elle concernait une personne, ou plus généralement une famille, précise. Cette vengeance, il comptait lamener à bien s’il ne l’avait pas déjà assouvie.

Cangaceiro
Cangaceiro

Tout l’ordre établi s’opposait à cette vengeance, en la réalisant, le cangaceiro défiait la société toute entière.

Le cangaceiro ne critiquait pas la société dans laquelle il vivait mais il se vengeait et cela faisait de lui un rebelle. Le millénariste ne cherchait pas à se venger, ou, plus exactement, l’heure de la vengeance ne lui appartenait pas, elle devait venir de Dieu ou d’un être surnaturel comme le roi D. Sebastião, mais il critiquait la société. Ils devaient donc presque nécessairement se rencontrer comme ils se sont rencontrés effectivement à Canudos ; l’État se chargeant de faire d’une communauté spirituelle une communauté guerrière et d’un individu qui se venge, un bandit social.

L’affront que le cangaceiro doit laver est à la fois le fait d’une personne singulière et celui de la société qui se trouve derrière cette personne particulière et qui la soutient, qui est de connivence avec elle.

L’offense ne vient pas d’un individu isolé, d’un semblable, le règlement de ce genre d’affront ne posant pas de problèmes à cette époque, mais d’une autorité sociale ; c’est celle d’un « colonel » ou, ce qui revient au même, d’une personne de son entourage ; l’offense vient d’un fazendeiro qui est investi à la fois d’une autorité sociale comme grand propriétaire et d’une autorité politique comme représentant de l’État dans la région.

Dessin stylisé d'un groupe de Cangaceiros - Source - http://www.erepublik.com
Dessin stylisé d’un groupe de Cangaceiros – Source – http://www.erepublik.com

La vengeance du cangaceiro devient, de fait, une vengeance sociale. L’assouvir, ce n’est plus simplement devoir affronter un individu, mais c’est aussi devoir affronter l’État qui est derrière celui-ci.

Le cangaceiro se fait justice envers et contre l’État, qui est du côté de l’offenseur. Son droit inaliénable et universel en tant qu’individu libre entre en conflit avec le droit objectif de l’État quasi immédiate de toutes les forces conjuguées de l’ordre établi. Les sertanejos empoignèrent les armes, faux contre canons comme à Canudos, et résistèrent jusqu’à la mort. Tous furent massacrés après un combat acharné et farouche, mais par trop inégal. Depuis quelque temps déjà la loi de la République régnait sur le sertão.

1938 : Le mouvement du beato Lourenço s’achève dans un bain de sang ; ce sera le dernier mouvement messianique révolutionnaire ; le 28 juillet de la même année, Lampião est tué avec quelques compadres à Angico ; sa mort sera le coup de grâce donné au cangaceirismo ; la police a facilement raison des derniers petits groupes dispersés, indécis, sans protection ni complicité.

Le bandit le plus célèbre du Brésil, Virgulino Ferreira da Silva, le timide Lampião
Le bandit le plus célèbre du Brésil, Virgulino Ferreira da Silva, le timide Lampião

Le massacre est brutal.

Le cangaceiro fut le bandit social du nord-est et le cangaço sa bande. Le cangaceiro se venge d’une humiliation, d’une injustice, l’exaction d’un « colonel » ou de la police, le meurtre d’un parent. Il décide alors de s’exclure de la société et prend le maquis où il rejoint une bande déjà constituée.

Cette bande lui permettra de survivre par le vol organisé et d’échapper aux forces de police qui le pourchassent. Vengeur plus que redresseur de torts, le cangaceiro incarne la rébellion généralisée contre tout l’ordre social. Les bandes de cangaceiros qui, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, parcouraient le Nordeste, côtoyaient les mouvements millénaristes. Nous trouvons chez les uns comme chez les autres le même mépris de la propriété et donc des lois, le même goût de la richesse, la même générosité, le même défi lancé à l’État et à ses sbires, la même résolution farouche, la même combativité, la même fureur. La frontière entre les deux est ténue sinon inexistante et le passage est aisé dans un sens comme dans l’autre. Nous avons vu des bandits fameux, séduits par les prophéties du Conselheiro, participer à la fondation de Canudos ou accourir pour la défendre, y apporter leur expérience et leur savoir-faire ; Lampiao eut une telle considération pour le mouvement du père Cicero qu’il évita toujours soigneusement la province de Ceara au cours de ses raids. C’étaient les mêmes hommes.

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«L’habitant du sertao, nous dit l’universitaire Euclydes da Cunha, a de bonne heure envisagé la vie par son côté tourmenté et compris qu’il était destiné à un combat sans trêve qui exigeait impérieusement la convergence de toutes ses énergies… toujours prêt pour un combat où il ne vaincra pas mais où il ne se laissera pas vaincre. » Je ne pense pas que la nature du Nordeste ait façonné le caractère indomptable de ces hommes ; mais c’étaient bien des hommes indomptables. Ils préféraient la mort à l’esclavage. Ils furent toujours prêts à défendre avec la plus grande vigueur, la plus grande témérité, leur liberté, une certaine idée qu’ils se faisaient de l’Homme, une certaine idée de la richesse. Ils eurent un monde contre eux ; de part et d’autre, ils étaient destinés à un combat sans trêve qui exigeait impérieusement la convergence de toutes leurs énergies, à une guerre où ils ne se laisseraient pas vaincre.

Millénaristes ou cangaceiros, ils avaient été bouviers, métayers, muletiers, ils avaient appartenu à cette partie de la société rurale continuellement menacée dans son existence et plus essentiellement dans sa liberté ; ils en étaient issus ; non seulement ils trouvaient au sein de cette société une réelle complicité mais aussi ils en représentaient les aspirations les plus profondes.

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Finalement ce qui les différenciait se réduisait à peu de chose : les uns étaient porteurs d’un projet social positif mais d’essence religieuse quand les autres étaient porteurs d’un projet social purement négatif mais non religieux dans son essence.

Unis autour d’un prophète par la croyance à la venue imminente du Millénium, dans la même aspiration à une vie nouvelle, les millénaristes brésiliens formaient une communauté spirituelle qui s’organisait dans l’attente de l’événement final, qui s’y préparait. Cette communauté messianique n’avait pas l’ambition de réaliser elle-même le Millénium mais déjà elle rompait radicalement avec l’esprit du monde existant pour se reconnaître dans l’esprit d’un monde à venir. Elle contenait un projet social positif tout en restant essentiellement religieuse ; elle était la pensée d’une société non encore réalisée et dont la réalisation ne lui appartenait pas ; elle en était la prémonition. Les cangaceiros se reconnaissaient autour d’une idée simple, la vengeance, dont la réalisation leur appartenait. Ils formaient une communauté guerrière dont le projet social (la vengeance est bien évidemment un projet social) était absolument négatif et, la plupart du temps, tout à fait personnel : chacun avait sa vengeance à satisfaire ; elle lui était propre et elle concernait une personne, ou plus généralement une famille, précise. Cette vengeance, il comptait lamener à bien s’il ne l’avait pas déjà assouvie.

Tout l’ordre établi s’opposait à cette vengeance, en la réalisant, le cangaceiro défiait la société toute entière.

Le cangaceiro ne critiquait pas la société dans laquelle il vivait mais il se vengeait et cela faisait de lui un rebelle. Le millénariste ne cherchait pas à se venger, ou, plus exactement, l’heure de la vengeance ne lui appartenait pas, elle devait venir de Dieu ou d’un être surnaturel comme le roi D. Sebastião, mais il critiquait la société. Ils devaient donc presque nécessairement se rencontrer comme ils se sont rencontrés effectivement à Canudos ; l’État se chargeant de faire d’une communauté spirituelle une communauté guerrière et d’un individu qui se venge, un bandit social.

Un groupe de policiers qui ont chassé les cangaceiros dans le Nordeste brésilien. Ces groupes étaient connus comme "Volantes" - Source - http://diariodonordeste.globo.com
Un groupe de policiers qui ont chassé les cangaceiros dans le Nordeste brésilien. Ces groupes étaient connus comme “Volantes” – Source – http://diariodonordeste.globo.com

L’affront que le cangaceiro doit laver est à la fois le fait d’une personne singulière et celui de la société qui se trouve derrière cette personne particulière et qui la soutient, qui est de connivence avec elle.

L’offense ne vient pas d’un individu isolé, d’un semblable, le règlement de ce genre d’affront ne posant pas de problèmes à cette époque, mais d’une autorité sociale ; c’est celle d’un « colonel » ou, ce qui revient au même, d’une personne de son entourage ; l’offense vient d’un fazendeiro qui est investi à la fois d’une autorité sociale comme grand propriétaire et d’une autorité politique comme représentant de l’État dans la région.

La vengeance du cangaceiro devient, de fait, une vengeance sociale. L’assouvir, ce n’est plus simplement devoir affronter un individu, mais c’est aussi devoir affronter l’État qui est derrière celui-ci.

Le cangaceiro se fait justice envers et contre l’État, qui est du côté de l’offenseur. Son droit inaliénable et universel en tant qu’individu libre entre en conflit avec le droit objectif de l’État dont l’objet apparaît précisément dans l’affaire : contraindre l’individu à aliéner son droit universel et immédiat à la liberté. «Il suffit que le moi comme libre soit vivant dans mon corps, pour qu’il soit interdit de dégrader cette existence vivante au rang de bête de somme. Tant que je vis, mon âme (qui est concept et même liberté) et mon corps ne sont pas séparés ; celui-ci est l’existence de la liberté et c’est en lui que j’éprouve. C’est donc un entendement sans idée, sophistique, qui peut faire cette distinction selon laquelle la chose en soi, l’âme n’est pas atteinte ni l’idée quand le corps est maltraité et quand l’existence de la personne est soumise à la puissance d’un autre. »8

Lampião
Lampião

En se vengeant, le sertanejo réalise son idée qui veut que tous les hommes soient égaux en humanité ; il devient effectivement libre, pour lui et pour les autres. Ce passage de l’idée dans l’effectivité correspond, pour lui, au passage dans la clandestinité : il abandonne une existence civile abstraite, qui apparaît du coup pour ce qu’elle est réellement, une existence servile ; il devient cangaceiro. La liberté est un risque à courir. Subir un affront sans réagir, c’est se soumettre à la puissance d’un autre, tomber dans l’esclavage ; ce qui correspond à la mort sociale d’un homme à laquelle il ne peut répondre que par la mort du maître.

Quand il s’agit d’une réaction essentiellement humaine, les universitaires de notre temps, comme Josué de Castro, vont jusqu’à parler de carence alimentaire pour expliquer la révolte des cangaceiros ou des millénaristes, ils parlent de fuite quand ils affrontent l’État et un monde. C’est plutôt à leur égard qu’il conviendrait de parler de carence chronique de l’intelligence la plus élémentaire des pratiques humaines.9

Cette intelligence les sertanejos l’avaient qui se reconnaissaient dans les cangaceiros et les louaient comme des hommes courageux qui risquaient leur vie plutôt que de mourir esclaves.

C’est qu’ils pouvaient, eux aussi, d’un moment à l’autre, devoir prendre le maquis pour exactement les mêmes raisons. Ces hommes côtoyaient l’esclavage, leur existence d’hommes libres était sans cesse menacée de basculer dans la soumission, de tomber ou de retomber dans l’esclavage. Ils étaient sur le quivive et réagissaient vite.

Ici, nous voyons un cangaceiro mort et les hommes qui l'ont battu au combat
Ici, nous voyons un cangaceiro mort et les hommes qui l’ont battu au combat

Le cangaceiro démontre par tous ses actes que les pauvres, eux aussi, peuvent devenir terribles. Craint et admiré, héros cruel et bandit au grand coeur, il devient vite une figuremythique du sertão.

Il est difficile dans la geste des cangaceiros de faire la part entre la légende et la réalité : les témoignages, dépositions, poèmes,  récits, chroniques, s’ajoutent et se contredisent ; c’est que la réalité elle-même où se mêlent intérêts inavouables, trahison et complicité, exploits et fourberies, est non seulement complexe et contradictoire, mais déjà légendaire. Avec les cangaceiros, la réalité est traversée d’une idée, c’est le propre de l’épopée.

Au XIXe siècle, à partir de l’indépendance, le banditisme social prend de l’ampleur au Brésil pour atteindre son apogée à la proclamation de la République ; il prend alors les traits du cangaceirismo moderne qui culminera avec Lampião dans les années trente. Au début du siècle deux figures se détachent : Antonio Silvino et Sebastião (Sinhô) Pereira, chez qui Virgulino Ferreira, le futur Lampião, fera ses premières armes. La légende nous les présente comme particulièrement bons et généreux, dans le style des bandits sociaux à la Robin des bois. Antonio Silvino, capturé en 1914 et condamné à trente ans de prison, fut libéré après vingt ans. Sinhô Pereira se retira dans « la vie publique ».

Antônio Silvino
Antônio Silvino

Virgulino (Lampião) était né dans un petit village de la province de Pernambouc en 1897 où son père était à la fois métayer d’une petite terre et muletier. Un jour, un détachement de la police dont le commandant était lié à une famille ennemie massacra le vieux et la mère en l’absence des enfants.

Virgulino et ses frères brûlèrent leurs habits de deuil sur l’aire et firent le serment que désormais ils ne porteraient plus le deuil mais le fusil. Ils confièrent les soeurs au plus jeune d’entre-eux et prirent lemaquis. Mais c’était une situation trop précaire et incertaine, après quelques accrochages victorieux avec la police militaire ils devinrent membres du cangaço de Sinhô Pereira.

Un des premiers exploits de Lampiao fut le meurtre du « colonel » Gonzaga, sous-délégué de police à Belmonte, état de Pernambouc. L’homme fut tué avec tous les siens et même les chèvres et les poules furent massacrés sur l’aire. Pour finir, Lampião ôta son alliance au cadavre, se la passa au doigt et elle ne le quitta plus jusqu’à son dernier jour.

Reportage sur la mort du colonel Gonzaga - Jornal do Commercio, Recife, Pernambuco, Octobre 21, 1922
Reportage sur la mort du colonel Gonzaga – Jornal do Commercio, Recife, Pernambuco, Octobre 21, 1922

Quand en 1922, Sinhô Pereira se retira (cela se produisait quelquefois quand on pouvait compter sur la bénédiction complice du père Cicero), Virgulino devint le chef indiscuté de la bande.

S’il allait être le plus célèbre des cangaceiros, il allait être aussi le dernier. Lampiao écrivit le dernier chapitre d’une histoire. Son surnom, Lampiao (lampion, lanterne) lui serait venu d’un de ses premiers combats : au cours d’une embuscade nocturne, il tirait si vite qu’il illuminait la nuit. Pendant près de vingt ans, à travers tout le sertao, Lampiao allait se déplacer d’une province à l’autre sur une scène immense, apparaissant de façon imprévisible, brouillant ses traces, se tirant toujours à son avantage de ses rencontres avec la police. «Les civils, on les laisse tranquilles. Contre la police et les traîtres : FEU! »

Les coups se faisaient souvent par petits groupes commandés par les meilleurs hommes, mais le chef supervisait tout ; parfois toute la bande participait à de véritables expéditions guerrières.

Lampião étudiait les parcours, cherchait où l’argent était concentré, suivait les déplacements des « volants ». Il s’y prenait en bandit « moderne » et usait de la stratégie et de la tactique avec la plus grande habilité.

A partir de 1930, les femmes ont fait partie du groupe de cangaceiros
A partir de 1930, les femmes ont fait partie du groupe de cangaceiros

La bande restait cachée pendant de longues périodes en un lieu sûr, un bois, un massif inaccessible, une source dans le désert ou la fazenda d’un ami. Les hommes ne circulaient alors que par petits groupes pour se réapprovisionner en munitions, entreprise d’ailleurs fort difficile, pour porter des messages réclamant de l’argent et pour acheter de la nourriture et différents articles. Ils se déplaçaient dans un rayon limité, juste une douzaine d’hommes avec un guide si besoin était ; la virée durait tout au plus une semaine. Parfois si la situation était trop chaude, la bande disparaissait littéralement sans laisser de traces, répandant délibérément des rumeurs et des signes qui brouillaient toutes les pistes et rendaient fous policiers et rabatteurs.

Moyennant quoi, les cangaceiros prenaient du repos et se remettaient des fatigues de leurs dernières équipées, tout en se préparant, dans la bonne humeur, pour les prochaines10.

Les expéditions duraient plusieurs mois et pouvaient couvrir plusieurs provinces du Nordeste. Lampião rançonnait les riches propriétaires, les bourgs et parfois même les villes d’une certaine importance. Il se présentait avec sa bande, recevait l’argent collecté auprès des riches, commerçants ou propriétaires, de la main même des autorités locales ; quelquefois il visitait l’école pendant que les hommes étaient assis sur la place de l’église, puis tout se terminait en général par un banquet suivi d’un bal ; la fête s’inaugurait par l’absorption de larges rasades de cette eau-de-vie qu’on appelait « l’entêtée » ; des défis poétiques étaient lancés où s’affrontaient les meilleurs chanteurs, des rencontres se nouaient et se dénouaient… Dans la nuit, la troupe s’éloignait en chantant son histoire sur l’air de « Mulher Rendeira ».

Maria Bonita, la femme du bandit Lampião
Maria Bonita, la femme du bandit Lampião

«Ole, mulher rendeira

Ole, mulher renda

Tu me ensina a fazer renda,

Eu te ensino a namorar ! »

Parfois cela se passait très mal.

Lors de l’attaque d’Inharéma dans le Paraíba par exemple ; les cangaceiros ne réussirent pas à prendre le centre de la petite ville. Cette fois, fous de rage, ils se retirèrent en détruisant et en pillant, incendiant tout sur leur passage.

«De retour dans l’état de Pernambouc à la fin de 1925, Lampião occupa la ville de Custodia, mais cette fois le plus pacifiquement du monde. Les bandits passèrent leur journée à se promener dans les rues. Chacun paya pour ses achats. Tout autour de la localité veillaient les sentinelles. Lampiao rançonna quelques richards, acheta des vivres, des médicaments et des munitions. Il se fit faire un costume que le tailleur lui termina le jour même, comme promis, et qui fut payé en bonne et due forme. Il expédia un télégramme au gouverneur de l’État et lui en dit de toutes les couleurs, mais il ne paya pas sous prétexte que le télégraphe était un service “ public ”. Le détachement de police qui avait disparu à la première alerte, ne donna pas signe de vie. »

À Carnaíba de Flores, il cerna la ville et fit parvenir un billet menaçant : si on ne lui donnait pas la somme exigée, il mettrait le feu au village et massacrerait tout le monde ; la somme était considérable mais pas excessive, si bien que les notables entamèrent aussitôt une collecte. Mais soudain, une brigade « volante » assez fournie se présenta à l’improviste, et les cangaceiros alertés par leurs sentinelles décrochèrent prudemment.

La grande maison de la baronne Água Branca
La grande maison de la baronne Água Branca

Finalement la bande se présenta de nouveau sans crier gare, elle reprit le dialogue interrompu pendant quelques mois et obtint satisfaction. Un episode celebre et amplement commente, vu le rang de la victime, fut l’attaque contre la fazenda d’une richissime aristocrate, la baronne d’Água Branca. Le bandit ne toucha pas aux bijoux que la dame portait sur elle, mais il fit main basse sur le reste, broches, bagues, bracelets, colliers, pierres precieuses et objets en or, entre autres une longue chaine qu’il devait offrir plus tard a Maria Bonita sa compagne. Celle-ci la portera jusqu’a lamort avant qu’elle n’echoue dans la poche grande ouverte d’un soldat ou de quelque officier. Ainsi, invariablement, Lampiao suivait son chemin, devorant des kilometres et des kilometres de sertão.

En 1926, Lampião rencontra le pere Cicero dans la ville sainte de Joazeiro. Avec le titre de Capitaine, il y recut du gouvernement un armement moderne et des munitions. Il devait aller combattre la colonne Prestes (Luis Carlos Prestes deviendra plus tard secretaire general du Parti Communiste bresilien) qui s’etait formee a la suite du coup d’Etat manque d’officiers democrates et qui avait entrepris une longue marche a travers le Bresil. Lampiao accepta la benediction du pere, le titre de capitaine, les armes, mais se garda bien d’attaquer la colonne Prestes, ce n’etait pas son affaire.

1927 - Groupe Lampião après l'attaque de la ville de Mossoró
1927 – Groupe Lampião après l’attaque de la ville de Mossoró

En juin 1927, Lampiao mit le cap sur une ville importante, plus riche que les autres, Mossoró, dans l’etat de Rio Grande do Norte. Il fit savoir qu’il exigeait une grosse rancon. En guise de reponse le prefet lui envoya un paquet contenant une cartouche de fusil. Le ≪ capitaine ≫ se facha. Dans un village les cangaceiros jeterent a la rue les pieces d’etoffe d’un grossiste et les distribuerent aux pauvres. Dans d’autres, ils pulveriserent tout ce qui leur tombait sous la main. C’etait la technique de la terreur.

Enfin les cangaceiros, divises en quatre groupes, attaquerent la ville. Mais Mossoró et sa police les attendaient. Lampião avait sous-estime son adversaire et se trouva bel et bien en position de desavantage. Toujours realiste, Lampiao siffla la retraite et les 150 bandits se retirerent dans un ordre parfait. Les pertes etaient negligeables. Les cangaceiros firent cherement payer leur echec aux villes voisines. Les saccages se multiplierent.

Mais ils ne s’attarderent pas dans le Rio Grande do Norte ou le terrain leur était hostile (plaines étendues, pas de montagnes, de bois). Du reste, cette aventure avait quand même rapporté un gros butin. Lampiao inventa alors une maxime : «plus d’une église dans une ville, mieux vaut la laisser tranquille ».

Lampião à côté de la photographe libanaise Benjamin Abraão
Lampião à côté de la photographe libanaise Benjamin Abraão

Lors de son retour dans l’état de Pernambouc, eut lieu son plus violent combat contre la police : quatre vingt seize cangaceiros contre plus de deux cent cinquante macacos. Lampiao, sûr de ses chances, se lança avec fureur dans un combat qui selon toutes les apparences aurait dû lui être funeste. Les hommes furent divisés en trois groupes et l’affrontement se termina par la défaite des troupes de l’État qui, malgré leur mitrailleuse, abandonnèrent plus de vingt morts sur le terrain et emportèrent une trentaine de blessés. Du côté des cangaceiros les pertes furent dérisoires.

Parfois est entré dans la légende un fait identique à mille autres, mais un témoin l’a rapporté qui l’a vu, de ses yeux vu.On saute ainsi d’une année à l’autre, d’un état à l’autre, rappelant une aventure, un nom, une anecdote oumême un simple geste.

Terribles et magnifiques avec leurs chapeaux de cuir en forme de croissant ornés d’une profusion de médailles, monnaies d’or ou d’argent, boutons de col, bijoux, bagues, dans un luxe barbare et prestigieux.

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La bandoulière du fusil aussi foisonnait d’une infinité de boutons et de médailles. Pistolets et revolvers avaient des étuis de cuir travaillé et décoré, comme les ceintures. Leurs besaces elles-mêmes étaient richement brodées. Dans sa gaine ouvragée était glissé l’inévitable poignard effilé, de soixante cinq à soixante quinze centimètres, attribut du vrai cangaceiro.

Ils étaient l’incarnation du guerrier mythique, du Vengeur.

Ils survenaient. Ils surgissaient du désert là où on ne les attendait plus pour disparaître comme par enchantement dans l’étendue infinie du sertao. Ils ouvraient la porte des prisons, et le coffre des riches, dans les bourgs qu’ils traversaient. Ils semblaient avoir le don d’ubiquité. Omniprésents, ils échappaient comme par magie aux forces de police, le corps fermé aux balles, à la mort et au malheur.

«Il prend aux riches pour donner aux pauvres » dit-on du cangaceiro. En fait, les cangaceiros vivaient luxueusement : toujours sur le pied de guerre, mais dépensant le fruit de leur rapine en fêtes, en habits richement ornés, en mille largesses qu’ils dispersaient autour d’eux. Dans leur comportement envers les richesses, ils étaient exactement à l’opposé des gros propriétaires locaux : la richesse que ceux-ci avaient amassée entre leurs mains, les cangaceiros la dispersaient à nouveau.

Le cangaceiro Jararaca arrêtés après l'attaque de la ville de Mossoro dans l'état de Rio Grande do Norte
Le cangaceiro Jararaca arrêtés après l’attaque de la ville de Mossoro dans l’état de Rio Grande do Norte

Les latifundiaires ne pouvaient concevoir la richesse que comme bien privé, qui excluait les autres et faisait leur misère ; les cangaceiros, en dépensant ce qu’ils avaient pris, associaient tout le monde à ce luxe.

Alors que dans le « système féodal » ancien le pouvoir venait de la conquête, il allait désormais se fonder de plus en plus sur l’argent. Les cangaceiros, c’est le pouvoir qui dédaigne l’argent ; ils se faisaient un point d’honneur de dépenser leur fric en achats payés sans marchander, en banquets et en dons.

Alors que l’État garantissait le pouvoir des « colonels », le droit à la propriété, en fait, le droit d’exploiter le travail d’autrui, les angaceiros semblaient renouer avec la tradition des bandeirantes dont les grandes caravanes guerrières, infatigables, se suivaient à la conquête du Nordeste : «Loin du littoral où l’on trouvait la décadence de la métropole, ces bandeirantes, tirant profit des territoires extrêmes de Pernambuco à l’Amazone, semblaient être d’une autre race à cause de leur intrépidité téméraire et de leur résistance au revers. »11

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Quand le « prestige » du fazendeiro n’était plus fondé que sur l’exploitation, le cangaceiro renouait avec l’esprit de conquête. L’argent qu’il dispensait avec largesse, il l’avait gagné en risquant sa vie, en dépouillant les riches et les puissants détestés mais redoutés de tous. Dans les années trente, l’État sentit la nécessité de renforcer son contrôle sur tout le Nordeste et de pacifier entièrement cette vaste région éloignée du pouvoir central : réorganisation de la police, établissement de postes de contrôle, utilisation de la radio et du téléphone, introduction d’un armement plus efficace, développement des routes et desmoyens de transport ; un vaste dispositif se mit en place pour liquider le banditisme.

La répression s’intensifiait.

De fait pendant les dernières années, Lampião resta planqué la plupart du temps ; les rangs s’étaient resserrés, les munitions de plus en plus chères et presque introuvables.

Vers la fin ils n’étaient plus que cinquante cinq hommes et, s’ils faisaient encore quelques opérations, c’était presque toujours par groupes. Ce fut une trahison qui causa expressément la perte de Lampião.

Le 28 juillet 1938, il fut empoisonné à Angico dans l’état de Sergipe, avec quelques-uns de ses hommes et sa compagne Maria Bonita. La vengeance de Corisco, son « compadre » fut terrible, il massacra toute la famille du traître qui, lui, s’était engagé illico dans la police militaire.L’histoire de Corisco fut celle de tous ses compagnons : vendetta, fuite. Il s’enrôla dans l’armée puis déserta. Encore victime des injustices et des abus, il fut de plus humilié jusqu’à être piétiné par un délégué de police.

En 1938, peu de temps après la mort de Lampião, Maria Bonita et d'autres camarades, leurs têtes ont été coupées et exposées de la ville de Piranhas dans l'état d'Alagoas
En 1938, peu de temps après la mort de Lampião, Maria Bonita et d’autres camarades, leurs têtes ont été coupées et exposées de la ville de Piranhas dans l’état d’Alagoas

Il entra dans le cangaço. Il devint rapidement le meilleur cangaceiro après Lampiao. Il réussit à retrouver le délégué qui l’avait humilié, il prit l’homme par les pieds, le transperça et le taillada avec son poignard, le saignant lentement comme un porc. Après la mort de Lampiao, Corisco continua à battre la campagne avec ses hommes pendant près de deux ans. En mars 1940, encerclé avec Dada, sa femme, dans un petit village de la caatinga de Bahia par les macacos (ils avaient même une mitrailleuse), il refusa de se rendre.

Le chef des cangaceiro Corisco
Le chef des cangaceiro Corisco

Il mourut quelques heures plus tard. Ce fut la fin. Le cangaceiro porte en lui le témoignage qu’il est possible de secouer le joug de l’oppression ; que celle-ci n’est pas invincible ni éternelle. Le châtiment peut toujours tomber, inattendu, sur les épaules des riches et des puissants. Le cangaceiro remet alors les choses à l’endroit. Il prouve aussi que la lutte est sans merci et que la liberté doit se conquérir. Le cangaceiro, c’est l’énergie tendue vers une forme de vie nouvelle. Finalement, le cangaceiro, c’est la révolution.

Cette épopée fut chantée dans les foires et les fêtes où s’improvisaient des poèmes comme celui qui raconte l’arrivée de Lampiao en Enfer :

«Il y eut grand préjudice

En Enfer, en ce jour.

On brûla tout l’argent

Que possédait Satan.

On brûla le registre de contrôle

Et plus de six cent mille cruzeiros

Seulement en marchandises. »

À partir de 1940, les territoires du Nordeste sont totalement pacifiés ; l’ordre s’y maintient par la terreur ; le Nordeste est sous occupation armée s’il n’est pas encore sous occupation idéologique ; il n’en fut pas toujours ainsi.

Cette omniprésence de l’État signifie le sommeil de l’Esprit, un vrai cauchemar pour les pauvres ; elle interdit tout débat sur le monde ; la pensée de l’État est hors de toute critique, le mondeest devenu une fatalité. Les mouvements messianiques brésiliens se sont développés à un moment où le débat était encore possible. Pendant près d’un siècle, les pauvres ont débattu du monde dans cette région lointaine.

La dimension historique ou la dimension humaine est absente soit de l’interprétation de Vittorio Lanternari12 qui y voit une réaction du peuple opprimé qui «tente d’échapper à une situation étouffante qui tient assujettie toute la société», soit de celle de Pereira de Queiroz qui y décèle au contraire une aspiration à l’ordre dans une société où «règne une trop grande liberté qui dégénère en licence. » Les conditions historiques qui ont présidé au développement de ces mouvements sont comparables à celles que nous avons rencontrées à la fin du Moyen-Âge en Occident : une organisation sociale devenue archaïque se décompose alors que s’instaure progressivement un ordre nouveau. Le monde débat du monde: esprit marchand contre esprit féodal ; les pauvres à leur manière participent au débat qui ne veulent ni de l’un ni de l’autre et surtout pas de l’esprit marchand, du monde qui advient.13

Pour eux il ne s’agit pas de faire un choix entre le passé et l’avenir, ils ne sont pas, comme les sociologues ou les historiens, payés par l’État ; il s’agit beaucoup plus simplement de refuser farouchement l’esprit bourgeois ; non parce que celuici dérange leurs habitudes mais parce qu’il s’oppose en tout point à l’idée qu’ils se font d’une société humaine. Voilà bien une excellente raison ! Ils luttent effectivement contre le progrès, le progrès dans le monde de la pensée capitaliste.

C’est bien un débat d’idées, qu’ils engagent ainsi pratiquement, entre leur projet social et le projet social du capital ; entre l’idée qu’ils ont d’une pratique sociale humaine et l’argent comme pratique sociale.

Les mouvements millénaristes de l’époque médiévale se trouvaient au coeur d’une mutation historique, de la société féodale à la société marchande. Cette mutation est accomplie presque partout dans le monde quand apparaissent les mouvements brésiliens ; ceux-ci se trouvent comme à la périphérie historique de cette mutation. Cette situation explique leur caractère purement messianique : ils sont dans l’attente d’un bouleversement cosmique, l’heure de la vengeance de Dieu allait venir d’un moment à l’autre ; alors que pour les millénaristes médiévaux les plus radicaux, l’heure était venue d’accomplir ce bouleversement ; ils participaient activement, avec l’aide de Dieu, à la réalisation terrestre du Millénium quand les mouvements messianiques brésiliens ne pouvaient que s’y préparer.

Les insurrections millénaristes de l’Europe médiévale eurent à s’affronter aussitôt au principe ancien et au principe nouveau. Elles furent immédiatement critiques vis-à-vis de l’Église et vis-à-vis de l’Argent ; c’est que l’Église y avait une tradition historique et l’Argent une nouveauté historique. La société du Nordeste était d’essence religieuse mais l’Église y était peu implantée, quant à la bourgeoisie, elle y était inexistante. Les pauvres ne vont pas entrer directement en conflit avec l’Église ou avec les marchands, ils vont s’insurger contre un état d’esprit qui s’insinue dans la société, transforme les mentalités. Quand le conflit éclatera, ce sera tout de suite avec l’État.

Les mouvements messianiques se sont développés dans une région qui ne connaissait pas encore les conditions modernes d’exploitation ; cette région aride, souvent désertique, n’intéressait pas les grands marchands ni les industriels ; le salariat y était pratiquement inconnu.Mais cette zone était cernée par le monde moderne, par l’esprit moderne : au Sud, le point de vue capitaliste s’était imposé depuis la fin du siècle dernier avec les grandes plantations de café ; cette monoculture tournée uniquement vers l’exportation, totalement dépendante des lois de la concurrence, du marché international et des spéculations boursières, exigeait une organisation toute moderne du travail, une discipline industrielle. Elle était en soi ce contrôle social, elle en était l’esprit puisqu’elle créait pratiquement les conditions d’une dépendance absolue à l’argent. À l’est, le littoral avait été dès le début engagé dans un échangemarchand avec la métropole ; depuis quelque temps, il se trouvait pris dans un processus de modernisation de cette activité. Les senhores de engenho, les patrons des sucreries rudimentaires, ne pouvaient plus soutenir la concurrence étrangère ; l’esclavage lui-même revenait trop cher, il fut aboli par la République, on lui substitua une exploitation plus rationnelle : le travail salarié, quimettait directement le travailleur sous la dépendance de l’argent.

Avec l’aide de capitaux étrangers de nouvelles fabriques furent installées, ce qui entraîna une demande accrue de canne à sucre ; les patrons se lancèrent dans l’achat de terres : une fringale dévorante, pas question d’engrais pourvu qu’on plante toujours plus avant ; et là où on ne peut pas planter, on élève du bétail.

C’est ainsi que l’esprit capitaliste pénétra peu à peu dans le sertão, ouleversant en profondeur les rapports coutumiers. Il s’agissait de faire de l’argent et le plus vite possible. En outre les conditions d’exploitation devenant draconiennes, beaucoup de gens se retrouvèrent sans terre et sans travail, dans une misère la plus noire et la plus désespérée ; en masse ils fuirent la côte où il leur était impossible de survivre pour s’enfoncer à l’intérieur.

Cette population désorientée, qui n’était pas intégrée au système traditionnel en vigueur, alla grossir les rangs de ceux qui suivaient les prophètes millénaristes. Enfin les échanges entre l’intérieur et le littoral (cuir pour les harnais ou qui servait à emballer les rouleaux de tabac, boeufs pour les moulins à sucre et les plantations) qui équilibraient la vie sociale dans le sertão, allaient se trouver brutalement compromis par l’industrialisation capitaliste. Cette rupture dans les échanges allait avoir des conséquences tragiques pour les petits paysans, bouviers et métayers et allait remettre en question le rapport qui liait le vacher ou le métayer au propriétaire de la terre. Tout ceci se reflétait dans les querelles locales et les envenimait. C’est dans ce processus qu’il faut comprendre la genèse des mouvements millénaristes : ils se sont développés dans une région de relative liberté où ni l’État, ni l’Église n’étaient omniprésents mais qui subit, à son corps défendant, les contrecoups de l’offensive capitaliste. Peu à peu, des rapports indifférents, impersonnels, des rapports d’argent, vont se substituer aux rapports traditionnels de type « clientèle ». À partir de ce moment, la trahison est dans l’air : au respect de la parole donnée, va se substituer l’argent qui ne respecte aucune parole. L’appât du gain leur enlevant toute dignité, les gros propriétaires vont trahir allègrement les droits coutumiers et s’appliquer à rendre l’existence des pauvres abominable. Il y avait quelque chose de pourri dans le sertão.

Autrefois, éleveurs, propriétaires, bouviers et métayers menaient en général la même vie rude. La famille constituait la cellule de base de cette société, non pas la famille conjugale mais une grande famille, une « famille étendue » : la parentele était formée d’une famille noyau (frères, cousins, filleuls) et de sa clientèle (branches bâtardes,métayers, anciens esclaves). Ces lignées avaient toujours un chef à l’intérieur du groupe familial, tous ceux qui avaient la même position prééminente recevaient la dénomination de colonel, mais il y avait un «colonel des colonels ».

Il existait un contrat tacite d’échange de service qui assurait la cohésion du groupe et renforçait la position du colonel ; celuici se devait d’aider ses parents et ses hommes liges : cession de terres, respect des contrats de métayage (le bouvier avait une part du troupeau comme le métayer avait une part de la récolte, celle-ci était fixée par la coutume), prêts, garantie de défense judiciaire…, ce qui entraînait une obligation morale qui attachait l’intéressé au service du colonel. Les rétributions en argent étaient rares sinon inexistantes.

Le pouvoir politique fut toujours le grand enjeu des luttes opposant les clans les uns aux autres à l’intérieur du Brésil. Le colonel était né pour commander, il avait hérité de la terre et c’était d’elle qu’il détenait son pouvoir, l’État ne faisait que le confirmer en lui apportant sa garantie, sa caution juridique. Le colonel était décidé à défendre jalousement sa position sociale. Il jouissait d’une impunité absolue. On disait que l’activité d’un colonel qui se respectait était prévue à toutes les pages du code pénal. Il protégeait et maintenait son pouvoir et son prestige en entretenant de véritables bandes d’hommes armés, dans lesquelles s’enrôlaient, dans les périodes de conflits entre grandes familles, tous les hommes relevant de sa juridiction. Il représentait la véritable autorité de la région.

Aucune limite sinon le respect de la parole, la tradition, n’était imposée au colonel : tous étaient à la merci de son arbitraire. La convoitise allait faire de lui un homme redoutable. La trahison représentait donc le danger immédiat : tout risquait de basculer alors dans l’arbitraire le plus total, d’où cette susceptibilité à fleur de peau qui, à la moindre alerte, déclenchait des conflits en chaîne à l’intérieur des clans et entre les clans (inutile de dire qu’aujourd’hui l’arbitraire est total et garanti).

Millénaristes et cangaceiros ont surgi dans une société où les rapports étaient encore personnels, où la solidarité jouait encore, mais où existait une inquiétude latente due à la désagrégation progressive de ces rapports. Ils ont pris naissance dans une société désagrégée, minée peu à peu par l’esprit capitaliste, qui rendait caducs les rapports traditionnels. Cet esprit allait durcir la société, exacerber les susceptibilités, exciter les appétits.

Les gros propriétaires allaient se livrer à une impitoyable concurrence aboutissant à l’élimination des plus faibles et à l’accroissement de la puissance des plus forts.

Les messies brésiliens ne condamnaient pas, en général, l’organisation ancienne, mais l’âpreté au gain que manifestaient de plus en plus les colonels et qui entraînait l’oubli de leurs obligations. Bouviers et métayers en subissaient de plein fouet les conséquences ; cette dégénérescence des rapports, ils pouvaient en situer historiquement le début, ils pouvaient comparer ce nouvel état de chose avec un passé pas très lointain.

Les mouvements messianiques exprimaient le désir de réorganiser la société dans le sens de la solidarité au moment où tout sentiment de solidarité tendait à disparaître.

Deux directions étaient envisageables : ou renouer avec la tradition et la  renforcer d’un principe supérieur, l’autorité divine, le parrainage de Dieu, ce que fit le mouvement du père Cicero ; ou dépasser l’organisation ancienne, qui se révélait incapable de résister à l’esprit capitaliste et à l’exacerbation des égoïsmes, pour retrouver le sens de la communauté originelle.

Ils ont eu recours à la religion, comme esprit objectif de la communauté, pour sceller le pacte d’alliance. Le rituel catholique consacrait, selon l’esprit, les liens qui les unissaient. Ces rites étaient l’affirmation solennelle du rejet du vieux monde devenu profane et l’entrée dans un monde nouveau qui, lui, présentait seul maintenant un caractère sacré.

«Une fois la Ville Sainte fondée, lesmessies tentaient de l’identifier le plus possible avec les Lieux Saints. Dans le Nordeste, surtout, le paysage aride se prêtait à des rapprochements surprenants avec celui de la Judée, tel qu’on pouvait le voir reproduit sur les grossières images religieuses en vente dans les foires du sertao. Père Cicero, très habile, avait baptisé de dénominations prises dans l’Évangile les accidents de terrain autour de Joazeiro : le Mont des Oliviers, le Jardin du Saint Sépulcre, le Calvaire. Agrémentés de petites chapelles et de multiples croix, ils attiraient les pèlerins curieux et émus, et constituaient une nouvelle preuve de la sainteté des lieux. »14 Ce ne furent pas des mouvements hérétiques à proprement parler bien que l’Église les condamnât. Ils ne critiquèrent pas les sacrements comme le firent en leur temps les disciples d’Amaury de Bêne, les Taborites, ou les anabaptistes de Munster.

Ils se contentèrent d’opposer le vrai catholicisme qui était le leur au catholicisme dévoyé des prêtres.

Si le sentiment religieux était profondément enraciné dans la société, l’Église n’était pas cette citadelle de la pensée qu’elle fut à l’époque médiévale, et les efforts des quelques curés de campagne pour combattre les traditions populaires étaient dérisoires. Ils ne faisaient que renforcer chez les paysans le sentiment que seuls leurs beatos, leursmessies, connaissaient le vrai catholicisme. Il était d’ailleurs rare de voir les prêtres qui, par hasard, vivaient dans ces régions reculées, correspondre à l’idéal que se faisaient les pauvres de la vie chrétienne. Les sertanejos leur reprochaient surtout de vendre les différents rites ; ils en gardaient un vif ressentiment à l’égard du clergé officiel accusé de trahir sa fonction dans son aspect le plus sacré. Les prêches des messies reflétaient ces opinions ; Severino, un des apôtres de Lourenço, proclamait : «La parole de Dieu n’est pas à vendre, à aucun prix ; la parole de Dieu est gratuite. »Les prophètes brésiliens ont toujours puisé leur inspiration dans le catholicisme populaire, dans les légendes de la péninsule ibérique : leur façon de vivre correspondait parfaitement à l’idée que se faisaient les paysans des saints catholiques : c’étaient des pèlerins, vivant d’aumônes, distribuant aux pauvres les dons qu’ils recevaient. Ce catholicisme nourri de légendes, de mystères, de superstitions, de familiarité et de mysticisme, était d’essence millénariste. «Le temps paraît s’être immobilisé chez la population rustique du sertao. Ayant évité le mouvement général de l’évolution humaine, elle respire encore l’atmosphère morale des illuminés… »15 Ils attendaient la vengeance de Dieu, mais cette attente était dynamique, elle invitait les pauvres à s’organiser en vue d’actions concrètes comme l’occupation des terres, et à défendre énergiquement leurs conquêtes. C’était une attente qui, loin de contrarier l’activité sociale, l’incitait. Canudos était la Tabor du sertao où régnait une intense activité. Les millénaristes étaient animés d’un enthousiasme que rien ne pouvait briser. Ils ne s’isolaient pas et ils n’étaient pas isolés, ils n’avaient pas le sentiment d’être des élus, c’étaient des sertanejos, des jagunços ; simplement l’esprit de leur activité avait changé.

Cet esprit qui inspirait les disciples de Lourenço, par exemple, était le même que celui qui avait inspiré, deux à trois siècles auparavant, la colonie des Bêcheux de la colline Saint-Georges de Londres : «Celui qui travaille pour un autre soit à gages, soit pour payer redevance, n’accomplit pas un juste travail ; mais celui qui est résolu à travailler et à manger avec tous les autres, faisant ainsi de la terre un commun trésor, celui-là donne la main au Christ pour libérer la création de la servitude et laver toute chose de la malédiction originelle.» (Winstanley) À l’instar du pasteur Lee de l’Angleterre de 1650 («Une haie dans un champ est aussi nécessaire à sa façon que l’autorité dans l’Église ou l’État. »), l’État brésilien ne s’y trompa pas : cette occupation des terres, même à une fin religieuse, constituait en soi un défi à l’autorité. L’intention des millénaristes brésiliens n’était pas d’entrer en guerre ouverte contre l’État, ils attendaient que s’accomplît la vengeance divine mais, en attendant, ils le défiaient.

Pour eux, cependant, cette organisation collective du travail, cette activité commune, n’était pas la richesse. L’esprit de cette expérience était, sans doute, riche, mais cette expérience ne trouvait pas sa richesse en elle-même ; elle était son au-delà.

La richesse que promettaient les messies à leurs fidèles, cette promesse revenait toujours comme un leitmotiv dans leurs prêches, ne pouvait en aucun cas se confondre avec la prospérité et le bien-être, ni surtout, et c’est là l’essentiel, se réduire à une activité commune restreinte, aussi humaine fût-elle;

elle devait être l’aboutissement de toute l’activité sociale ; le moment de la dépense infinie, de la fête, et cet instant espéré était celui de son universalité.

Un monde s’opposait à sa réalisation.

GEORGES LAPIERRE

 GLOSSAIRE

–Bandeirantes : pionniers portugais de l’époque

coloniale.

–Beato : bienheureux, laïc voué au service de Dieu

(il reçoit le nom de « moine » plus au Sud).

–Caatinga : vaste étendue de broussailles

enchevêtrées difficilement pénétrables.

–Cangaceiro : bandit d’honneur, son nom

viendrait du fait qu’il portait son fusil sur les deux

épaules à la manière d’un joug (canga : joug).

Le cangaço est sa bande.

–Capanga : tueur à gage.

–Colonel : nom donné au Brésil aux chefs politiques

locaux. Pendant l’époque coloniale et l’Empire,

la Garde Nationale remplaçait l’armée ; les

planteurs puissants y achetaient des grades élevés ;

l’appellation de « colonel » s’est étendue petit à

petit à tous les individus puissants, indépendamment

de leur appartenance à la Garde

Nationale.

–Fazendeiro : propriétaire éleveur, la fazenda est

un domaine souvent considérable.

–Jagunço : bouvier, le gaucho du Nordeste.

–Quilombola : esclave noir insurgé ; à Palmarès ils

furent 30 000 à tenir tête à l’armée.

–Sertao : (serton) vaste région semi-désertique du

nord-est du Brésil

–Sertanejo : habitant du sertao.

CHRONOLOGIE

1500 – Le portugais Pedro Alvares Cabrai

“découvre” le Brésil.

1530 – Avancée de la colonisation vers les terres

de l’intérieur.

1550 – Début de la traite des esclaves.

1716 – La colonie devient une vice-royauté.

1817 – Début du mouvement messianique de

Sylvestre José dos Santos.

1822 – Déclaration de l’indépendance.

Proclamation de l’Empire.

1835 –Mouvement messianique de Joao Ferreira.

1871 – Vote de la loi dite « du ventre libre »,

acheminement vers l’abolition de l’esclavage.

Périgrinations du «Conselheiro » dans l’état de

Bahia, du père Cicero dans le Ceara.

Les groupes de cangaceiros se multiplient.

1888 –Abolition de l’esclavage dans tout le pays.

1889 – Proclamation de la République.

Le père Cicero accomplit ses premiers miracles.

Le Conselheiro prêche l’insurrection contre la

République.

1896 /97 – Campagne de Canudos contre Antonio

Conselheiro. Le cangaceiro Antonio Silvino

commence à s’affirmer.

1913 – Mouvement séditieux du père Cicero

contre le gouvernement fédéral.

1914 – Arrestation du chef cangaceiro Antonio

Silvino.

1920 – Lampião entre dans le cangaço de Sinhô

Pereira.

1922 – Lampiao est proclamé chef de bande.

1926 –Entrevue de Lampiao avec le père Cicero.

1930 – Présidence de Getûlio Vargas.

1934 – Mort du père Cicero. Naissance du

mouvement messianique de Lourenço.

1937 – Dictature de Getûlio Vargas.

1938 – Piège d’Angico et mort de Lampiao.

Le mouvement de Lourenço est massacré.

1940 – Corisco meurt, avec lui disparaît le

cangaceirismo.

 

RÉFÉRENCES

 

1– Pereira de Queiroz : Réforme et Révolution dans les Sociétés

traditionnelles.

2–Euclydes da Cunha : Os Sertoes,

traduction française : Les terres de Canudos (1947)

3–Cahiers trouvés à Canudos.

4–Poèmes retrouvés à Canudos, écrits sur de petits morceaux de papier.

5–D. Sebastiao : Roi du Portugal (1557-1578) ; il meurt au cours d’une

expédition contre lesMaures. Le peuple ne voulut pas croire à sa mort ;

il devint une figure légendaire et messianique comparable à celle de

l’Empereur des derniers jours : il reviendrait de l’île des Brumes et organiserait

une armée pour libérer Jérusalem. Nous retrouvons cette légende

portugaise de la fin du XVIè siècle encore très populaire au

Brésil ; elle fut au coeur de deux mouvements messianiques d’importance

qui eurent lieu dans la province de Pernambuco en 1817 et en

1835 : celui de Sylvestre José dos Santos et celui de Joao Ferreira.

6–Il s’agit bien évidemment de Canudos.

Euclydes da Cunha : Os Sertoes, l’auteur fait un récit très détaillé des

différentes expéditions militaires menées contre Canudos, il fut présent

au cours de la dernière ; nous nous inspirerons de son témoignage et

nous le citerons souvent.

7–Le livre d’Euclydes da Cunha se termine par une calomnie bien dans

le ton de l’époque : «On apporta le crâne (du Conselheiro) sur le littoral,

où la foule fêtait la victoire, dans une joie délirante. La science devait

dire le dernier mot : dans le relief des circonvolutions

caractéristiques du cerveau, il y avait les lignes essentielles du crime

et de la folie. »

8–Hegel : Principes de la Philosophie du Droit.

9–Josué de Castro: Une Zone explosive, Le nord-est du Brésil.

10 – Cangaceiros : Ballade Tragique

texte : Mario Fiorani, illustration : Jô Oliveira

11– Euclydes da Cunha : Les Terres de Canudos.

12–Vittorio Lanternari : Les Mouvements Religieux des Peuples

opprimés.

13– Pereira de Queiroz : Réforme et Révolution dans les Sociétés

traditionnelles.

14– Pereira de Queiroz

15– Euclydes da Cunha

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